L’Étranger : Adaptation fidèle et envoûtante
Ce qui frappe d’abord dans le film L’Etranger, c’est le noir et blanc et le classicisme des plans. On a la sensation agréable de revenir au bon vieux temps du cinéma d’auteur. Les plans sont très classiques, et frappent par leur justesse. Il y a un grand travail sur la photographie, et l’on s’extasie dès le début du film devant la beauté artistique des images.
Ensuite, c’est le jeu des acteurs, juste et subtil. L’acteur principal, qui joue Meursault, se démarque dès le début par son jeu très fin, pour un rôle qui n’est clairement pas facile, puisque le personnage principal n’exprime pratiquement aucune émotion visible.
L’absurde et l’indifférence
Le film est basé sur l’œuvre d’Albert Camus, et s’aligne clairement au plus près du roman. Bien que je l’ait lu il y a de nombreuses années, j’ai eu des réminiscences du roman en regardant le film. Pour ceux qui n’ont pas lu le livre, il s’agit d’une des œuvres les plus connues de d’Albert Camus. Dans ce roman, Meursault, le personnage principal, est un Français résidant à Alger, qui y travaille dans une agence de presse. Celui-ci ne montre pas d’ambition particulière au travail, et mène une existence somme toute banale. Il reçoit un beau jour un télégramme qui lui annonce que sa mère est morte, et entreprend le trajet pour aller assister à ses obsèques.
Cependant, l’on découvre assez rapidement qu’il ne semble pas éprouver d’émotion à apprendre que sa mère est morte, ni lors des obsèques. Meursault apparait comme dénué de tout sentiment humain, comme apathique. Par la suite, on le découvre également détaché et froid vis-à-vis d’un de ses voisins triste et solitaire, ou même à un de ses amis qui est une personne peu recommandable et même violent, ou encore face à sa compagne qui pourtant l’adule.
Meursault ne juge pas, ne condamne pas, mais également ne secoure pas et ne ressent pas de pitié ou d’amour. Il semble tout simplement dénué d’émotions. Le climax du roman se situe lorsque Meursault assassine de sang froid un jeune algérien, sans aucun motif valable. Il est jugé et emprisonné, mais ne semble pas plus troublé que cela par ces évènements, ne semble pas éprouver de remords et ne cherche pas à se défendre. Ce qui frappe le plus en lisant le roman, c’est l’absence totale d’implication émotionnelle de Meursault dans sa propre vie. Il semble indifférent et passif à tout.
La personnalisation du vide
Le film rend très bien, à mon opinion, les subtilités et ambiguïtés du roman. D’abord, le choix de l’acteur est assez pertinent, puisqu’il est très beau mais presqu’artificiellement beau. Ce physique et visage de « top model » pour ce type de roman classique me semblait au début du film un peu déplacé. Finalement, cela vient en fait renforcer ce sentiment de personnage « vide ». Le trouble créé par son indifférence dans toutes les situations qu’il rencontre n’en est que plus grand par cette physionomie stoïque et froide. Sa relation avec Marie, sa compagne, est très troublante également. Celle-ci est folle amoureuse de lui, et lui semble totalement impassible face à son amour. Il donne le change, tout au plus, mais son visage impassible n’exprime aucun attachement.
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Le choix du noir et blanc, pertinent lui aussi, permet de renforcer l’effet écrasant de la chaleur dans le désert (les ombres longues), et des huis clos dans la prison (l’obscurité, la pâleur de la peau). Il est artistiquement maitrisé et toujours porteur de sens. On sent la lourdeur du fardeau humain, de ses souffrances. Et Meursault, bien qu’entouré de cette chaleur humaine déliquescente, ne semble pas être touché par celle-ci.
Les acteurs sont globalement très bons, petite mention à Dennis Lavant, très convainquant en voisin décrépit et pathétique, qui a perdu son chien et interpelle ses voisins pour savoir s’ils ont l’auraient aperçu.
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Le film interpelle le spectateur, autant que le roman interpelle son lecteur. On est directement troublé par ce personnage qui parait ne rien ressentir face à l’amour, filial et amoureux, la mort, la culpabilité, la justice, le remords, la compassion ou même la rédemption. Ce trouble nous interroge et nous renvoie directement à ce qui fait notre plus profonde humanité : notre capacité à ressentir non-seulement nos propres émotions, mais aussi celles des autres, à les exprimer et à nous mettre dans la peau d’autres personnes. La compassion est centrale à l’être humain, et Camus, au lieu de nous le démontrer par la logique, nous le démontre par l’absurde. L’absurde est un thème central, un trope des romans de Camus.
La scène finale où Meursault, emprisonné, est confronté par le prêtre constitue le climax du roman et donc du film. Meursault, confronté à son absence d’émotion et pressé par le prêtre de s’en expliquer, finit par s’indigner, sortir de son flegme et déclamer la plus longue tirade du roman et donc du film. Cette tirade plaide pour la liberté de ressentir ce que l’on ressent, de ne pas forcément devoir en faire étalage par convenance, et en fin de compte de ne pas à en avoir à rendre de comptes de sa vie intérieure à la société ou à Dieu. Le refus de Dieu et de la rédemption par Meursault dans cette scène finale le condamnant par là-même à devenir une figure tragique.
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J’ai été lire un peu sur le roman par la suite, parce que je ne pouvais pas croire que Camus souscrive à une vision aussi extrême du monde. J’avais lu « Le mythe de Sisyphe » il y a quelques années, œuvre également majeure de Camus, où il expose notamment sa vision athéiste de la vie, et la question de la recherche de sens dans un monde désespérant. En fait, la vision de Camus est effectivement une vision athéiste où il n’y a pas de vie après la mort et pas de sens donné. En revanche, Camus était foncièrement « croyant » dans la compassion entre êtres humains et la capacité de l’homme à donner un sens à sa vie.
Le personnage de Meursault est en fait un « cas limite » qui lui permet de prouver son point : à savoir que ce qui nous rassemble est moins une religion ou des mœurs communes, que la capacité à ressentir et à exprimer nos émotions (ce qui nous rend vivants). Le trouble créé chez le spectateur (lecteur) est intelligent : il suspend le jugement (on ne sait jamais vraiment si Meursault ne ressent effectivement rien – ce qui nous évite de le ranger dans la catégorie du personnage mauvais et nous en distancer), et il choque et interroge (ce qui empêche une identification « bête et méchante » au personnage principal). J’ai beaucoup apprécié ce dernier point, parce qu’il évite une lecture passive, et permet de réveiller le lecteur intellectuellement et émotionnellement.
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Verdict : une adaptation réussie qui donne envie de (re)lire Camus
Grand roman, grand film qui restitue bien l’esprit du roman, je trouve que c’est une réussite. On souhaiterait plus de films de cet acabit.
Points forts :
- Reconstitution fidèle d’un grand roman
- Direction artistique impeccable
- Alliance entre le fond et la forme
- Provocation du spectateur, pousse à l’interrogation personnelle
Points faibles :
- Parti pris du réalisateur sur le roman, qui peut être discutable, mais à mon sens pas vraiment un point faible, plutôt une prise de risque bénéfique
Pour résumer : Un bon film, qui nous réconcilie avec les adaptations de roman. Une bonne porte d’entrée pour lire ou relire l’œuvre de Camus.
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